Jacques LE GOFF (juriste)

La liberté de l'esprit

conférence n°81

Jeudi 19 avril 2001

La citoyenneté

Être citoyen aujourd’hui ?

Jacques Le Goff invité de la conférence de la Liberté de l’Esprit, jeudi soir, parlera de la notion de citoyenneté aujourd’hui et de sa dépolitisation.

" Qu’est-ce qu’être citoyen ? " La question s’est imposée ces dernières années et surtout ces derniers mois que ce soit à travers l’actualité sociale ou les dernières élections. " C’est la multiplication des revendications qui interroge, tous exigent plus de droits ignorant les devoirs, il y a une tendance à privilégier l’intérêt individuel sans penser à l’intérêt général ".

On assiste à une déconstruction du modèle classique de la citoyenneté et à sa dépolitisation : désaffection des urnes, aspiration à l’exercice direct de la citoyenneté hors des mécanisimes classiques de représentation, mobilisation permanente sur le mode associatif, revendicatif plus que constructif.

Mais comment s’en étonner quand le statut social d’une partie de la population s’effrite au point de faire jour à de nouvelles formes de pauvreté (4 millions de personnes selon des dernières estimations), quand les manifestations d'incivisme prolifèrent au point de parasiter en profondeur la vie commune, quand la nation pâlit au profit de nouvelles formes d'identités infra ou supra nationales. Jacques Le Goff animera un débat où il sera posera la question " Quel sens revêt la citoyenneté, héritage d’une histoire héroïque ? "

Jacques Le Goff est maître de conférence de Droit public à la faculté de droit de Brest. Ancien inspecteur du travail, il collabore à plusieurs revues (Esprit, Cahiers de l’Atelier, Politéia) et journaux dont Ouest-France et le Monde Diplomatique. Il vient de publier un ouvrage sur l’histoire du droit du travail qu’il présentera également jeudi soir.

article paru le 18 avril 2001 dans


Sujet d’actualité à : " être citoyen "

Jacques Le Goff, co-fondateur de la Liberté de l’Esprit avec Jean-Yves Boudéhen, est intervenu jeudi soir sur un sujet d’actualité : " Citoyenneté : déclin ou renouveau ".

On vit actuellement un étrange paradoxe entre une inflation verbale sur le terme de la citoyenneté qui donne des droits et un déficit de cette citoyenneté quand il s’agit des devoirs, c’est autour de ces deux axes que la conférence de Jacques Le Goff s’est articulée.

L’intervention a débuté par l’écoute d’un enregistrement d’un extrait du film d’Anthony Man " La chute de l’Empire romain ", ce moment ou Marc Aurèle à la veille de sa mort, réunit des représentants de tous les pays assujettis à Rome. Il leur tien un discours modèle d’où l’on peut extraire ce passage qui fait ressortir l’unité de l’Empire enfin acquise : " Vous êtes les ramifications d’un même tronc, Rome ! … La paix, c’est le droit suprême des citoyens romains ".

Jacques Le Goff a dressé ensuite un rapide panorama de l’état de citoyen en Grèce, à Rome, à la Révolution et aujourd’hui, citant de grands théoriciens comme Benjamin Constant et Hannah Arendt entre autres.

Mais aujourd’hui, une pensée se répand : " L’État fonctionne bien sans nous ", laissant ainsi s’installer de façon insidieuse un sens électoral clandestin qui éloigne les populations marginalisées par la société. Parallèlement, on enregistre une dédramatisation à propos des choix politique, on est loin à présent de la célèbre phrase de De Gaulle " C’est moi ou le chaos ! ". Les dernières élections, à Quimper en particulier, comme le souligne Jacques Le Goff, ont montré un changement notable, avec une absence de triomphalisme de la part des vainqueurs, le souci de ne pas blesser l’adversaire.

Par ailleurs, on a de plus en plus affaire à un citoyen client qui change facilement d’opinion, qu’il faut séduire, c’est " Le marché politique ", le besoin de voir tous les désirs satisfaits et des lois établies au détriment de l’intérêt général, un concept énigmatique à redécouvrir. Besoin également de ces micros sociétés que sont les associations, sympathiques certes mais qui ne doivent pas exclure le reste du monde et en particulier un autre ensemble : la nation.

Il remarque également l’exonération de la propre responsabilité du citoyen comme dans le cas des fumeurs victimes de leurs propres abus et qui portent plainte, " Le citoyen perd sa vraie capacité à prendre sa part dans les maux de la société ".

Il insiste également sur le fait qu’être citoyen, c’est le fruit d’un long apprentissage où l’on apprend non seulement que l’on a des droits mais aussi des devoirs, c’est quelque chose qui s’acquiert, qui n’est pas donné d’office, contrairement à ce que l’on croit.


Les " 3d " ou la crise du modèle citoyen

L’inflation citoyenne ne dissimulerait-elle pas un déficit de citoyenneté ? S’appuyant sur ce qu’il appelle de le jeu des " 3 d " - dépolitisation, démoralisation, dénationalisation -, Jacques Le Goff a disséqué jeudi soir, à la salle du Chapeau-Rouge, les menaces pesant sur le modèle citoyen.

Plongée dans l’incertitude la plus totale, la citoyenneté traverse aujourd’hui une crise profonde. La Révolution française accordait un statut de droit commun à la citoyenneté. Avec 70 % d’abstention pour le référendum sur le quinquénat, 83 % pour l’élection législative de Sarcelles, que reste-t-il de ce concept employé à tout bout de champ ?

Dans ce processus de " dépolitisation ", Jacques Le Goff voit le signe de la dédramatisation de la vie sociale et politique. " Il y a 50 ans, les choix politiques portaient sur des modèles. Le spectre de la grande peur hantait le pays. Le couple " ennemi-ami " a disparu ".

S’il se réjouit ouvertement de la fin de ce climat de guerre civile quasi permanent, il s’inquiète toutefois qu’une " sorte de sens électoral fonctionne clandestinement dans notre pays, affectant en priorité les populations qui se sentent marginalisées ".

Autre explication de ce processus de dépolitisation : l’ambition de la société civile de s’auto-organiser sans le politique selon le mot d’ordre de Proudhon. " Cette autogestion pose deux problèmes sérieux, estime Jacques Le Goff. Celui du citoyen-client. Et le glissement de la politique vers le marché ".
 

Le citoyen hémiplégique

Deuxième nuage menaçant la citoyenneté : la " démoralisation " que l’universitaire brestois assimile à " une perte de vue du civisme ", la fin de l’" équilibre entre les droits et les devoirs ".

" A l’heure actuelle, je me demande si la citoyenneté n’est pas hémiplégique, par abandon ", poursuit-il avec une pointe de gravité.

Dans cette citoyenneté reléguée à un " maillage de droits ", se développe, pense-t-il, une " frustration permanente ", à cent lieues de la citoyenneté. " Tout désir doit se transformer en droit : il s’agit en sorte d’une dénaturation des Droits de l’homme dans l’expression la plus vulgaire. Le statut de victime confie un statut d’innocence primitive qui permet de se défausser de ses propres responsabilités ".

Ce qui fait dire à Jacques Le Goff que " la citoyenneté est un processus d’apprentissage à réinventer en permanence ".

En dernier lieu, Jacques Le Goff évoque la " dénationalisation ", à savoir la nation prise en tenaille par l’ouverture des frontières et le développement des particularismes locaux.

" Bénies soient l’Europe et l’ouverture des frontières, clame-t-il. Va pour la réhabilitation des identités locales mais attention à la dérive du mouvement privilégiant des appartenances naturalistes et pourquoi pas ethniques ". La Corse, ici, particulièrement visée.

Gilles CARRIÈRE,

 
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