Gilles KEPEL |
La liberté de l'espritconférence n°57 |
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L'islamisme en crise |
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Pour Gilles Kepel, l’intégrisme est en criseQuand le voile islamique se déchireSpécialiste de l’Islam, Gilles Kepel a décrit jeudi soir, à la Liberté de l’Esprit, la crise qui secoue l’Algérie, l’Iran et l’Égypte. Pour lui, l’islamisme politique perd aujourd’hui son pouvoir de mobilisation. Mouvance composite, il s’avère incapable de gérer ses contradictions et se déconnecte de plus en plus des sociétés où il a fleuri dans les années 80. La vision commune de l’islamisme est celle d’une lame de fond hostile à l’Occident et à ses valeurs. L’affrontement entre l’Islam et l’Occident serait un " choc des civilisations " qui viendrait se substituer à la rivalité entre pays libéraux et pays communistes. " la situation n’est pas celle-là, explique Gilles Kepel. Depuis le milieu de années 90, la tendance de l’islamisme est à la régression. Son pouvoir de mobilisation est en train de perdre la force qu’il avait dans les années 80-90. " En Iran, " là où l’utopie islamiste est devenue réalité ", les religieux doivent faire face à une opposition de plus en plus vigoureuse. " La question n’est pas de savoir qui sera le Gorbatchev iranien, mais qui sera l’Eltsine. " En Égypte, l’attentat meurtrier contre les touristes, alors que le quart de la population vit du tourisme, est le signe " d’une décomposition du mouvement et de sa perte d’impact dans le terreau populaire où il était pourtant très implanté. " Enfin, en Algérie, la persistance de la violence, l’atrocité des crimes commis signent pour Kepel " la décadence d’une idéologie autrefois mobilisatrice qui s’épuise aujourd’hui dans une violence pure ".
La réussite de l’islamisme à la fin des années 70 tient à des changements profonds dans les sociétés du monde arabe. Tout d’abord, la poussée démographique. Les jeunes quittent les campagnes et vont s’entasser dans les bidonvilles à la périphérie des villes. Autre changement : l’éducation généralisée qui permet à chacun d’accéder aux textes sacrés sans la médiation d’une élite religieuse. Enfin, les gouvernements sont discrédités. " Le pouvoir, qui confisque les libertés au nom des guerres d’indépendance, perd sa légitimité chez les jeunes. " A cette crise idéologique vient s’ajouter au début des années 80 la crise économique. Les prix du pétrole étant en chute, les gouvernements ne parviennent plus à acheter la paix sociale.
La bourgeoisie pieuse Cette jeunesse pauvre et excédée trouve une idéologie contestatrice toute prête, longuement mûrie par les Frères musulmans dans les camps d’internements de Nasser. C’est l’islamisme qui se propose de remplacer les gouvernements corrompus par des états religieux. Dans son élan révolutionnaire, la jeunesse déshéritée trouve l’appui d’un " bourgeoisie pieuse " qui souffre elle aussi de l’autoritarisme des régimes de la décolonisation. Pour Gilles Kepel, cette alliance momentanée de la bourgeoisie pieuse et des déshérités, qui a fait le succès de l’islamisme des années 80, n’est pas tenable à long terme. Elle explose aujourd’hui en Iran comme en Algérie. " La bourgeoisie paye les déshérités avec de la morale mais pas en logement ou en travail. Le grand souffle de l’utopie est retombé et une nouvelle pensée se développe qui dénonce l’islamisme comme une imposture. " C’est en Iran que la contestation de l’ordre religieux est la plus vive. L’invasion d’un stade de foot par des milliers de femmes en est un exemple. La déception est terrible aussi en Algérie : la bourgeoise du FIS abandonne entre les mains d’extrémistes une jeunesse misérable et prête à tout. L’apport de Kepel est de montrer les racines sociales de la crise qui frappe ces pays. L’islamisme d’État, tout comme le fascisme de l’entre-deux guerres, s’avère incapable de résoudre les difficultés. Le voile islamique se déchire aujourd’hui, laissant apparaître la misère de peuple qui ne savent plus en qui mettre leur espoir. Jean-Luc COCHENNEC, |
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