Mona OZOUF

La liberté de l'esprit

conférence n°54

1989

Une histoire de femmes

Le féminisme selon Mona Ozouf

Devant 400 personnes, et pas seulement des femmes, l’historienne Mona Ozouf abordait jeudi soir à la salle du Chapeau Rouge, dans le cadre des conférences de la Liberté de l’esprit, le problème de la singularité du féminisme à la Française.

Native des Côtes-d’Armor, Mona Ozouf est aujourd’hui directeur de recherche au CNRS. Plus connue pour son travail sur la Révolution française, l’histoire de l’école et l’idée républicaine, elle a écrit en 1995 un ouvrage intitulé " Les Mots des femmes ". " Je ne suis pas spécialiste de l’histoire des femmes, ni du féminisme et mes prochains livres ne traiteront pas de ces sujets ". C’est par hasard en étudiant le portrait de Madame Rolland à travers sa correspondance, ses mémoires et en le confrontant aux portraits faits par Michelet et d’autres historien qu’elle remarque que l’intéressée avait dit elle-même ce que c’était que d’être une femme.

Pour les hommes, elle était trop femme ou pas assez. Entre le manque et l’excès, elle rencontra quand même la guillotine.

" J’ai choisi dix portraits en suivant mes goûts littéraires. De Mme Du Delfand à Simone de Beauvoir. Je voulais mettre en valeur des contrastes comme, par exemple, d’un côté Simone Weil, femme ascétique, et en face Simone de Beauvoir, la femme avide ", explique Mona Ozouf.

Mona Ozouf signale quelques signes de cette singularité à travers la situation de la femme au XVIIIè en Angleterre et en France. Dans un État où l’homme doit participer à la vie publique et civile, l’Angleterre, et n’a donc pas le temps de se consacrer aux plaisirs mondain, la femme est recluse, livrée aux tâches domestiques. En France, la monarchie absolue laisse les hommes libres. Ils peuvent donc se consacrer aux femmes qui ont la haute main sur les plaisirs, la conversation et peuvent faire et défaire les gouvernements.

C’est ce qui amène les Anglo-saxonnes à réclamer très tôt des droits égalitaires avec des manifestations spectaculaires. Outre-Manche, vigilance et méfiance règnent entre les deux sexes. Rien de comparable en France : " Il y a en France une culture de la mixité, des échanges entre les sexes depuis la période des Lumières surtout. Au XIXè siècle, George Sand, si peu mondaine, développe l’idée du bénéfice qu’il y a à tirer de l’échange entre hommes et femmes. Simone de Beauvoir, plus proche de nous, écrit un récit sur les femmes américaines au jour le jour et remarque la ségrégation des rôles, avec ces ventes de charité exclusivement féminines, ces dîners de femmes ".

Une des questions posées à Mona Ozouf portait sur la place de la femme en politique chez nous. Il ne semble pas qu’il y ait une solution satisfaisante. L’obstacle majeur étant le cumul des mandats : " Jusqu’à 45 ans, la femme est absorbée par sa vie professionnelle et sa vie de femme. Ce n’est que vers 45 ans qu’elle peut se lancer dans la politique, mais celle-ci est dominée par les hommes qui ont commencé beaucoup plus tôt. On ne peut nier l’agression masculine, il suffit de voir les parcours de Frédérique Bredin et Catherine Trautmann qui ont été envoyées au casse-pipe par leurs instances dirigeantes dans des villes difficiles pour la gauche (Fécamp et Strasbourg). Mais elles ont gagné ! "

Michèle SENANT,

 
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