Régis DEBRAY |
La liberté de l'espritconférence n°37 |
|||
Penser les media |
||||
L'État séducteur soigne son look" Nous sommes entrés dans la vidéosphère. La technique qui sert de support à l'image-vidéo induit une transformation de nos représentations. Elle bouleverse aussi profondément la politique. " Jeudi soir, au Pavillon, Régis Debray, invité de la " Liberté de l'esprit ", a parlé avec brio de l'image. A aucun moment les 500 auditeurs n'ont éprouvé le besoin de " zapper " ! Après avoir présenté les caractères techniques de l'image magnétique, le conférencier a expliqué le " nouveau monde " (vidéophère) qu'elle crée. " Nous sommes à l'heure d'une image mondialisée qui crée un nouvel espace temps. La transmission immédiate a entraîné une contraction qui fait l'événement et on peut donc " fabriquer " des événements. Une manifestation avec un nombre de participants limité fait " événement " pour peu qu'elle soit télévisée. "
Finie donc l'époque où l'écrivain et le journaliste étaient les
médiateurs privilégiés. Cette " promotion de l'immédiat "
par l'image en direct a donc amoindri le rôle et la place de la presse écrite.
Zapping Si l'image nous fait vivre à un autre rythme historique, elle révolutionne aussi le regard sur les faits.
" La télé isole les événements de leur contexte. On a l'effet
mais pas la cause. On nous montre les petits Rwandais sans nous expliquer les causes de leur
effroyable situation. "
Cette décontextualisation est accrue par la technique du
zapping, cette
" forme d'économie de cueillette " qui permet de picorer des
infos en refusant de rentrer dans l'histoire d'un récit.
Télétat Outil de communication et non d'information, l'image vidéo a aussi changé les règles de la politique. " La tyrannie de l'intimité générée par la télé touche aussi les hommes politiques. Désormais, gouverner, c'est faire croire, paraître, séduire. L'énonciation, la manière de dire ont plus de poids que le contenu du discours. Tout est affaire de décor. " Les télé-citoyens voient donc des hommes politiques qui fonctionnent sur le modèle sportif. Adieu la délibération, clef de la démocratie, quand il s'agit de " gagner ". Autres effets de cette vidéosphère. D'abord, la personnalisation croissante du pouvoir. " Le média-image ne sait pas traiter le collectif ; " Ensuite, l'instauration " d'une tendance bonapartiste ", c'est-à-dire d'une relation directe entre le leader et la masse. " On évacue les instances de représentation. " Enfin, la recherche de " l'effet d'annonce. La télé vit dans l'urgence. C'est elle qui impose leur agenda aux politiques. L'urgent finit par chasser l'important. L'État culturel prime sur l'État éducatif et humanitaire sur le diplomatie. " Mais ces effets négatifs de la vidéosphère ne doivent pas nous conduire à un pessimisme radical. " Ce qui échappe à l'image est vaste, conclut Régis Debray. La parole et le texte reviendront parce qu'on en a besoin. Seul le langage peut dire l'utopie. " Une conviction bien rassurante dont témoignait la présence de ce nombreux public qui s'était libéré de son écran de télé pour écouter une " parole " sur l'image ! Jean-Yves BOUDÉHEN, La médiologie expliquée aux massesBien plus abscons dans ses livres (certains disent même " illisible "), Régis Debray s'est montré très pédagogue vendredi soi face à 500 personnes réunies au Pavillon à l'invitation de La Liberté de l'Esprit. Nul ne s'en plaindra, à dire vrai : ce qui se conçoit clairement s'exprimant clairement selon l'ami Descartes (restons entre philosophes, n'est-ce pas ?). Mais, tout de même. Entre la clarté et la simplicité d'un catalogue de lieux communs sur le pouvoir des images et les images du pouvoir, il y a un fossé que l'ancien révolutionnaire blanchi sous les ors de la République a un peu trop souvent franchi. Malgré tout, le propos ne manquait pas d'intérêt, ne serait-ce que celui d'avoir énuméré les données de base d'une réflexion à venir. Mais le temps passe si vite, que chacun devra sans doute poursuivre seul cette réflexion. Créateur du néologisme " médiologie " et de l'expression " télétat ", Régis Debray a donc évoqué durant près de deux heures une image électronique (celle de la télévision) permettant " l'immense promotion de l'immédiat " (selon Pierre Nora) où le détail l'emporte sur le général, où la manière de dire importe plus que ce qui est dit, où la sacro-sainte communication fait écran à l'information, où le journaliste (l'écrivain, le penseur, l'analyste) s'efface au profit du présentateur et où " le danseur étoile accapare l'écran au détriment du corps de ballet ". Ben oui ... Encore que nul ne soit obligé d'être dupe d'un médium qui n'offre en définitive que ce qu'il a à donner (d'autant que rien n'interdit de zapper pour tomber par hasard sur Arte, n'en déplaise à l'ironie bon chic bon genre de ceux qui pensent pouvoir s'en passer). Bref, cette fichue " vidéo-sphère " qui vous branche en temps réel sur les larmes d'un petit Rwandais (mais non sur les trafics d'armes de fabrication européenne) n'offre guère le recul nécessaire, ni le temps de la réflexion. Il n'est certes pas mauvais de le dire, encore moins de méditer sur cette étourdissante course aux " scoops " où " l'argent chasse l'important, donnant la primauté à l'émotion sur l'analyse ". " La montée en puissance des images est en rapport avec la perte de puissance des hommes politiques, réduits à des effets d'annonce " souligne Régis Debray qui s'inquiète pour une démocratie qui ne s'épanouit jamais aussi bien que dans la lenteur. " Le téléspectateur quitte le forum (lieu de dialogues, de contradictions, de débats, d'exercice de la démocratie) pour être informé sur le forum " note Régis Debray qui ajoute : " La télé est trop rapide, l'image électronique est un flux qui resserre le temps, ne permettant plus aux événements d'être mis en perspective dans la durée ". En conclusion, Régis Debray souligne qu'on peut " tout dire mais pas tout montrer. Comment filmer une utopie ? L'image montre un homme, pas l'Homme. Seul le langage, oral ou écrit, témoigne de l'universel. Je crois que le texte va revenir parmi nous ... " Il notera, à ce propos, que les hommes politiques éprouvent tous le besoin d'écrire : " Ce ne sont peut-être pas de bons livres, mais ils écrivent ! " Tiens, tiens ... Renaud CLECH, |
||||
| Accueil | Présentation | Le cycle en cours | La prochaine conférence | Les conférences précédentes |