Rony BRAUMAN

La liberté de l'esprit

conférence n°36

1995

L'humanitaire est-il une politique ?

Les dérives de l'humanitaire

" Avec l'écran des bons sentiments, on escamote le débat politique sur l'aide humanitaire. " Jeudi soir, au Chapeau-Rouge, Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, a fustigé avec force le " sentimentalisme humanitaire ". Sa fougue, son brio et la clarté de son analyse ont littéralement subjugué les 300 auditeurs.

Invité par la Liberté de l'esprit, Rony Brauman a clairement exposé son " credo " humanitaire qui le situe aux antipodes du " droit d'ingérence " revendiqué par Bernard Krouchner.

" L'action humanitaire doit reposer sur le principe fondamental de l'indépendance politique. Mais aujourd'hui, les États utilisent à leurs propres fins le capital de sympathie dont bénéficie l'aide humanitaire. Il faut mettre fin à cet impérialisme politico-humanitaire qui défile sous la bannière des droits de l'homme. "

Dénonçant ce dangereux mélange des genres, Rony Brauman en a aussi expliqué les origines.

" La guerre du Biafra et la catastrophe du Bangladesh qui sont à l'origine de la création de Médecins Sans Frontières présentaient déjà ces ambiguités ou ces dérives manifestes aujourd'hui. "

Au Biafra, par exemple, note Rony Brauman, l'humanitaire a peu à peu pris la place du politique. " La politique s'est habillée en blouses blanches. Pour la première fois dans l'histoire, on a utilisé l'aide humanitaire comme substitut de l'action politique. La médiatisation de l'horreur a permis d'utiliser la victime - l'enfant affamé - pour provoquer une réaction sentimentale récupérée politiquement. "

Confusion identique au Bangladesh où une catastrophe naturelle (un typhon) " a servi de support à une revendication politique. "

S'appuyant sur le " fiasco américain en Somalie ", le conférencier a dénoncé aussi la volonté des États de " médiatiser leurs interventions. Ca conduit à faire n'importe quoi parce qu'on veut faire trop vite. "

Renvoyant les politiques à leur responsabilité, a conclu en évoquant " le traitement humanitaire du problème bosniaque. En traitant ainsi le problème qui est spécifiquement politique, l'Europe s'est abaissée ! "

Il arrive en effet un moment où il ne s'agit plus de soigner mais d'empêcher. Ca, l'humanitaire ne peut pas le faire. Seule la politique peut le faire.

Jean-Yves BOUDÉHEN,

 
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