Alain TOURAINE

La liberté de l'esprit

conférence n°30

1994

Société française : état des lieux et perspectives

Le nouveau monde d'Alain Touraine

C'est dans une salle du Chapeau-Rouge archicomble (700 personnes) qu'Alain Touraine a présenté son analyse de la société française actuelle. Invité par " La liberté de l'esprit " et impressionné par l'ampleur de son auditoire, le sociologue a plaidé pour " une nouvelle culture démocratique ".

" Pendant trois siècle, l'Occident a eu le monopole de la modernité. Aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation du développement, c'est désormais terminé ".

Avant de décrire le " nouveau monde ", Alain Touraine s'est appliqué à analyser notre " héritage socio-culturel aujourd'hui effondré ". Nous venons d'un monde qui avait fondé ses espoirs sur la raison et voulu casser la tradition. Un monde où primait le pouvoir politique et qui pensait en terme de cadre national. Cet héritage des lumières s'est écroulé. "
 

Éclatement

La conséquence majeure de cet effondrement est " la désagrégation des modes d'expression collectifs. Il y a aujourd'hui une dissociation quasi-totale entre le monde des objets (la technique, la consommation) et celui de la subjectivité. Les institutions qui auparavant étaient médiatrices d'identité se décomposent. La politique elle aussi se dégrade ".

D'où notre incapacité, poursuit Alain Touraine, à " prendre des décisions collectives et à avoir de véritables débats ". A preuve le " honteux embarras de l'Europe " face au conflit de l'ex-Yougoslavie.

Le sociologue évoqua ensuite quelques aspects de la conjoncture immédiate : le chômage, les inégalités sociales, l'insécurité. Plaidant pour une " nouvelle urbanisation permettant une vie sociale ", Alain Touraine insiste sur " l'urgence de reconstruire la société avant qu'elle ne se scinde véritablement en deux. "

Pour ce faire, nous devons " réinventer une véritable culture démocratique ". Une culture fondée sur la " Reconnaissance de l'autre " et sur la solidarité. Une manière de dire que seul un sursaut éthique pourra éviter à la société sa désintégration totale.

Jean-Yves BOUDÉHEN,


" Je suis un homme du XIXè qui pense le XXIè siècle ",

c'est en ces termes que le sociologue Alain Touraine dressait son autoportrait dans les années 70.

Jacques Le Goff, professeur de droit civil, voit en lui " Un homme de contraste, animé d'un souci militant de libération de l'être contre toute domination ". Invité jeudi soir au Chapeau-Rouge, par l'association " La liberté de l'esprit ", M. Touraine a donné une conférence sur " L'état actuel de la société française et ses perspectives ".
 

Beaucoup de questions ... peu de réponses

Ils étaient environ 700 à s'être déplacé pour cette soirée-débat. 700 auditeurs attentifs aux propos de M. Touraine, venu parler de manière inquiète. La première partie de son discours a porté sur un constat : constat d'un contexte de crise où les modes d'expression se désagrègent, où l'existence se fait dans l'urgence de trouver des solutions, alors qu' " il faut faire l'effort de regarder loin et de s'interroger sur les évolutions à apporter dans notre manière d'agir ".

Parce que c'est là que se trouve la vraie crise, selon Alain Touraine, " crise de capacité à réfléchir et agir sur nous-mêmes ". Le sociologue a également tenu à définir l'héritage de la société française ; un aperçu en quelques mots des 300 dernières années et de leurs conséquences : " Un monde ayant mis ses espoirs dans la raison, en faisant table rase des traditions, un primat du monde politique, incarné dans les termes de Nation ou de République et placé au-dessus de la société civile (l'économie, les traditions ...) ".

Avant de terminer par la mondialisation du développement, Alain Touraine a rappelé le cadre de l'action et de la pensée, un cadre essentiellement national. " Depuis quelques années, l'Occident a perdu le monopole de la modernité ; le développement se mondialise, en Asie surtout, en Amérique latine également, avec de gros problèmes parfois, véritable " travail forcé " pour 25 millions de Chinois notamment ".
 

Trou noir de la politique

De ce constat, le directeur d'études à l'École des Hautes Études en sciences sociales tire rapidement une conclusion : " Nous assistons à une dissociation entre le monde des objets (les techniques, l'économie) et le monde de la subjectivité, celui des diverses communautés ".

Il donne une image pour illustrer cette affirmation : " Il y a une autoroute de la consommation avec de part et d'autres des communautés, ghettos, villages, familles, sectes ... Mais entre ce monde (l'autoroute) et celui des valeurs, il y a un fossé ... Ce fossé, c'est notamment une dégradation de la politique au sens large ".

" Le problème européen, c'est une incapacité d'action collective, une incapacité d'analyse, une incapacité de débat. Alors que 50% de gens en état de travailler dans la CEE n'ont pas de travail, il y a peu de débat sur le chômage ; alors que se déroulent les pires atrocités en Bosnie, aucune décision n'est prise. La capacité de l'Europe est nulle ", poursuit-il.
 

Une société solidaire

Si il y a des solutions, ce ne sont pas celles données par les Anglais ou les Américains comme créer des emplois en baissant les bas-salaires. " Le chômage touche les salariés mal payés et, paradoxalement, les bas-salaires sont ... trop élevés et les hauts salaires pas assez ! " L'exemple de la Grande-Bretagne s'est retrouvé en France avec le CIP, une absurdité ".

La solution ? selon M. Touraine : " elle n'est pas seulement technique. La reconstruction doit s'effectuer à partir de la dissociation du monde des objets et de la subjectivité "

" Il faut réorienter notre culture politique dans un sens presque diamétralement opposé. La société doit se reconstituer avec un esprit de solidarité en reconnaissant l'individualisme de groupe " , précise-t-il.

 
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