Jean-Philippe DOMECQ

La liberté de l'esprit

conférence n°29

Jeudi 17 mars 1994

Sur l'imposture d'un certain art moderne

Contre le conformisme du nouveau

L'art contemporain est-il une imposture ? C'est la question que posa d'emblée sans fioritures Jean-Philippe Domecq, professeur à Paris, critique d'art et écrivain, dans une conférence donnée le jeudi 17 mars dans le cadre du programme de " la liberté de l'esprit ". Il s'est élevé avec vigueur et intelligence contre une sacralisation de la nouveauté qui rime trop souvent avec absurdité.

" Sous seul prétexte de la nouveauté on nous oblige à nous extasier devant n'importe quoi ", déclare Jean-Philippe Domecq. " Toute critique est bannie comme réactionnaire, voir fasciste ". (" Critiquer Warhol, c'était critiquer la nouveauté, déifiée ".) Domecq en a déjà fait l'expérience maintes fois, notamment lors de la publication d'un numéro de la revue Esprit consacré à une appréciation critique de l'art moderne et auquel il avait participé très activement.

Pourtant Jean-Philippe Domecq persiste à refuser au piège de la non-critique. " Il est invraisemblable que l'on se taise devant tout ce qui nous est proposé depuis 20 ans. Il s'agit à présent de faire le tri ".

" Aujourd'hui, on peut constater une véritable sacralisation de la modernité par la modernité qui révèle une vision de l'histoire : le XXème siècle a beaucoup cru à la table rase, à la rupture et à la nouveauté. Cependant, la modernité n'est pas un programme mais un constat ".

Et les avant-gardes qui se succèdent de plus en plus rapidement n'arrivent qu'à s'opposer aux précédentes pour aboutir finalement à un minimalisme nombriliste, à des objets non artistiques, ni même décoratifs et encore moins utilitaire. Bref à de simples expérimentations, auxquelles Domecq refuse d'accorder le statut d'oeuvres d'art. Pour lui, ce ne sont plus que des " objets spéculatifs ", car ils n'ont de valeur, sinon financière. " La rapidité des cycles avant-gardistes a fait du marché de l'art un placement sûr contre l'inflation et rentable à court terme. Les salles d'exposition sont ainsi devenues des places financières ".

Autre problème pour l'art contemporain : l'institutionalisation. La politique de l'État culturel a eu pour effet de créer " un marché autarcique où des carrières ont pu se faire grâce à l'État " . Et de citer Buren et Jean Pierre Raynaud.

Galerie, État, artiste, critique d'art, tous ont pour Jean-Philippe Domecq leur part de responsabilité dans cette impotence d'un certain art contemporain.

" L'art, c'est donner à voir ce que nous avons sous les yeux et ne voyons pas (..). Une oeuvre d'art doit épuiser les commentaires qu'elle provoque. (...). Je refuse de m'extasier devant des imageries de Marilyn Monroe par Warhol ou devant des rayures de 8,7 centimètres de Buren ".

J. P. Domecq a publié deux livres : " Artistes sans art " et " Le pari littéraire ", aux éditions Esprit (distribution Seuil).

N. B. ,


Des artistes sans art

" L'art contemporain est dominé par un académisme néo-maniaque. Il consiste à encenser et à sacraliser toute innovation. Il faut en finir avec le terrorisme intellectuel orchestré par les critiques d'art. " Jean-Philippe Domecq, en inconoclaste brillant n'a pas mâché ses mots, jeudi soir, au Chapeau-Rouge, lors de sa conférence sur " L'imposture d'un certain art contemporain ".

Invité de " La liberté de l'esprit ", l'auteur de " Artistes sans art " et de " Pari littéraire ", a séduit son auditoire de 200 personnes.
 

La rupture

" On confond aujourd'hui expérimentation et innovation. On donne le statut d'oeuvre d'art à des objets spéculatifs. C'est-à-dire des objets qui servent de prétexte au discours et qui s'insèrent dans un marché juteux. "

Pour expliquer cette " crise actuelle de la représentation ", Jean-Philippe Domecq a d'abord développé l'idée de " rupture ". " Les avant-gardes ont toujours voulu rompre avec ceux qui les ont précédés. A partir du cubisme, ce moment de contestation s'est accéléré. Et on a fini par considérer comme oeuvre d'art toute nouveauté. La " rupture " est devenue un impératif catégorique, un programme et un préjugé. Ainsi, tout habile scélérat se croit aujourd'hui autorisé à se dire artiste."

A ce snobisme de l'afant-garde, entretenu par la rhétorique complaisante des critiques d'art, s'ajoute une deuxième raison. " L'art est devenu aujourd'hui une aubaine financière. En outre, la politique culturelle de l'État a créé un marché artificiel et totalement autonome. Des grands musées parisiens aux musées de province s'est constitué un " establishment " qui fonctionne en autarcie complète. "

Avec beaucoup de conviction, Jean-Philippe Domecq a tenu à défendre ses thèses iconoclastes. " Je refuse de m'aligner et de m'extasier devant des rayures (Buren) ou des " imageries " de Marilyn Monroe (A. Warhol). Je refuse cette ruse de la bêtise que nous fait croire qu'il faut être à tout prix moderne ! "

Jean-Yves BOUDÉHEN, Ouest-France

 
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