Serge PAUGAM

La liberté de l'esprit

conférence n°26

1993

Les pauvres de la société française

Le mécanisme de la nouvelle pauvreté

Depuis les années 80, la France découvre de nouvelles figures de la pauvreté. Les dispositifs d'assistance mis en place se contentent de gérer la crise et l'exclusion sociale. " Serge Paugam, sociologue, chercheur au CNRS, a présenté jeudi soir, au Chapeau-Rouge, le processus de " disqualification sociale " engendrant cette " nouvelle pauvreté ".

Invité de la " Liberté de l'esprit ", Serge Paugam a livré aux 400 auditeurs les conclusions de ses nombreuses enquêtes. " La pauvreté, c'est l'étape ultime d'un parcours qui touche des franges nouvelles de la population. "
 

Trois phases

La montée de ce phénomène a pour cause deux " évolutions structurelles " : la dégradation du marché de l'emploi et la dissolution des liens sociaux. " Les chiffres sont là, affirme Serge Paugam. Seul un français sur deux est assuré de ne pas perdre son emploi dans les deux ans qui viennent, 28% de la population a un emploi stable, mais menacé, et 8% a un emploi instable. "

Avec la perte d'emploi commence alors " le processus de disqualification sociale. " Après la phase de " fragilité " (crise identitaire, repli sur soi, ...) vient la phase de dépendance. " Une assistance par des services sociaux qui est d'abord refusée, puis différée, et enfin, revendiquée. "

Le terme du processus est la rupture totale et la marginalisation. " Certes, ce n'est pas une issue fatale. Mais la privation d'emploi contribuant à la dissolution des relations sociales, cette phase ultime est souvent la suite logique d'un cumul de handicaps. "

Donnant ensuite une dimension politique et philosophique à son discours, Serge Paugam démontra les contradictions de la politique d'assistance ". " Assister, c'est aussi dévaloriser, c'est désigner l'individu comme exclu, c'est le contrôler. En votant le Revenu minimum d'insersion (RMI) le 1er décembre 1998, nos députés ont compris qu'il y avait un devoir national de solidarité. Ils ont été affrontés aux mêmes difficultés que le " comité de mendicité " crée en 1790.

D'abord respecter un " principe d'équité sociale ", c'est-à- dire fixer un taux de RMI inférieur au Smic, " pour ne pas décourager ceux qui travaillent ". Ensuite, faire du RMI " un principe d'encouragement à l'effort, et non une incitation à la paresse. "

S'affirmant " réaliste et non alarmiste ", Serge Paugam signala que " le nombre des allocataires du RMI s'accroît de 25% par an. La société duale prophétisée par Tocqueville en 1835 se réalise sous nos yeux ", conclut Serge Paugam.


"Portrait-robot " du nouveau pauvre

L'association " La Liberté de l'esprit " et le Centre communal d'action social (CCAS) organisaient, jeudi soir, une conférence sur la société française et ses pauvres.

Il y avait environ 450 personnes au Chapeau-Rouge pour écouter Serge Paugam, sociologue au CNRS et maître de conférence à l'Institut d'études politiques de Paris. Auteur de " La disqualification sociale ", un essai sur la nouvelle pauvreté, il est resté dans le vif de ce sujet crucial et d'actualité.
 

" Dépendance, rupture, marginalité "

Le thème central de la conférence était de définir le portrait du nouveau pauvre en France.

" On dit qu'il y a de plus en plus d'assistés et c'est vrai que le chômage entraîne les citoyens à se tourner, en désespoir de cause, vers l'action sociale ".

Serge Paugam analyse le processus de la pauvreté en trois phases : la dépendance, la rupture, la marginalité. " La dégradation du marché de l'emploi entraîne également un affaiblissement du tissu social ", dit-il.

L'engrenage est donc irréversible. Serge Paugam s'inquiète aussi de la France à deux vitesses : " la dualisation de la société est à classer dans la catégorie à risques majeurs ".

Une situation d'emploi précaire concerne de plus en plus la population. Serge Paugam constate à cet effet que " seulement 50% de la population active a un emploi stable non menacé. C'est peu. Le reste des travailleurs est pratiquement sûr d'être au chômage dans les deux ans ".
 

Un besoin crucial de réfléchir

Le public était principalement composé de travailleurs sociaux de la ville de Quimper et d'abonnés de " La liberté de l'esprit ", au nombre de 120.

Comme le soulignait, Jean-Yves Boudéhen, président de l'association, " il y a toujours une forte fréquentation aux conférences que nous organisons, car les gens ont un besoin crucial de réfléchir ".

Et c'est vrai qu'il y avait matière à réflexion jeudi soir, après la démonstration de Serge Paugam. Il a tiré un bilan lucide sur la pauvreté française qui nous concerne tous.

 
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